Je suis la petite-fille spirituelle de Clovis Trouille, le peintre français connu pour ses sujets vibrants et non conventionnels qui remettaient en question les normes sociales. Il s’inspirait de thèmes primitifs et anarchistes, tels que les appétits charnels des marins et des prostituées au bal populaire, l’hypocrisie du clergé, la mort et l’horreur.

 

Il puisait dans la culture populaire et l’imagerie historique pour dépeindre sa vie à son époque et la place qu’il y occupait. J’ai moi-même suivi un chemin similaire. Mon travail, tout comme le sien, est le reflet de mon environnement, d’une certaine irrévérence et d’un désir d’exprimer mon mépris pour les conventions, tout en laissant derrière moi des artefacts pour les générations futures. En juxtaposant des motifs apparemment sans rapport, je cherche à découvrir de nouvelles significations et à provoquer des réactions alchimiques dans l’esprit du spectateur. Je suis sûr que mon grand-père spirituel ressentait la même chose.

Il existe de nombreux points communs entre l’art de Clovis Trouille et le mien. De la composition façon collage, à l’évolution constante des peintures. Nous puisons tous deux notre inspiration dans les diseuses de bonne aventure gitanes, les magazines de culture populaire et un large éventail de motifs, notamment les feux d’artifice, les tatouages, le burlesque et l’imagerie religieuse. Nous sommes tous deux inspirés par les thèmes égyptiens, les tikis et l’humour noir. Il est évident que mon parcours créatif croise celui de Trouille de multiples façons. L’humour, l’indépendance, l’influence de la culture populaire et l’esprit rebelle sont au cœur de nos deux œuvres. Comme Trouille, je remets en question les normes sociales et le statu quo à travers mon art. Mon utilisation de couleurs vives, le mélange éclectique de symboles et le mélange des cultures font écho au style de Trouille.

Profondément marqué par son expérience de la Première Guerre mondiale, Clovis Trouille a audacieusement remis en question les normes sociales en dénonçant l’hypocrisie de l’Église et le fossé béant entre l’élite fortunée et les pauvres. Ses peintures, telles qu’une nonne fumant en bas rouges, des béguines s’embrassant et un évêque en minijupe, reflètent clairement sa colère, son irrévérence et son désir de provoquer. À l’époque où il les a créées, ces œuvres étaient encore plus choquantes.

Dans une interview filmée, Trouille, vêtu d’un costume et d’une cravate, a exprimé avec éloquence son approche de l’art, soulignant à quel point il était satisfait de ne peindre que le dimanche. Il trouvait ce processus sublime après avoir contemplé son travail toute la semaine. Il a également expliqué qu’il avait reçu des conseils pour éviter de payer une commission à la galerie, en vendant directement aux collectionneurs.

Lors de mon premier voyage à Paris, je me suis rendu au musée des Arts océaniens où j’ai trouvé le catalogue de la rétrospective de Clovis Trouille. Ayant déjà vu certaines de ses œuvres dans le cadre de mes recherches sur le surréalisme, j’ai immédiatement reconnu une sorte de parenté en découvrant d’autres œuvres. Ces œuvres m’ont profondément touché et inspiré. Après ce voyage, mon rêve de déménager à Paris s’est intensifié, alors j’ai fait mes valises et je suis parti.

Le catalogue que j’ai acheté et ramené chez moi m’a révélé son processus de travail à partir d’archives de références photographiques et de croquis. Il montrait comment il modifiait ou retravaillait d’anciennes peintures jusqu’à ce qu’il soit satisfait. Comme Trouille, je crée mes compositions par collage, en utilisant des couleurs vives et des éléments kitsch pour transmettre des émotions et des croyances cachées.

Je trouve son art amusant, ses couleurs vives. J’apprécie son sens de l’humour et son côté sombre. Son style graphique est équilibré entre naïveté et sophistication.

Trouille signifie « peur » en français et il utilisait souvent des images tirées de films d’horreur ou de fictions sombres. Des corbeaux sur des crânes, des chauves-souris et des vampires, des serpents, des hiboux et des mausolées recouverts de toiles d’araignées. En explorant son propre nom de famille, il entretenait sa fascination ou son inquiétude pour la peur et la mort. Il surmontait son traumatisme grâce à l’art.

Comme moi, il s’intéressait aux films d’exploitation, au kitsch et à la culture populaire. Il a peint des images d’Irma Vep tirées du film « Les vampires » et des scènes du « Cabinet du docteur Caligari ». J’ai moi-même utilisé mon amour du cinéma dans certaines de mes œuvres, comme « Cinéma Forain ».

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Max Ernst a influencé à la fois Trouille et moi-même. Vous pouvez voir une référence directe dans ce tableau :

Le collage de Max Ernst représentant une femme masquée quittant un mausolée, juxtaposé à un galant gentleman sauvant une demoiselle en détresse d’un déluge menaçant, présente une ressemblance intrigante avec l’œuvre de Clovis Trouille, où une nonne nue utilise la tombe de Clovis comme cabine téléphonique au milieu d’une scène bacchanale dans un cimetière. L’influence des collages d’Ernst sur Trouille est évidente, en particulier dans la formation du style compositionnel distinctif de Trouille. Une Semaine de Bonté de Max Ernst, une collection de 100 images collées à partir de romans illustrés de la fin du XIXe siècle, constitue une référence importante. Le motif récurrent des femmes endormies dans Une Semaine de Bonté trouve un écho chez les deux artistes, symbolisant le désir et les rêves, et reflétant une fascination commune pour les thèmes du subconscient et l’imagerie surréaliste. L’exploration de ces motifs par Trouille ajoute des niveaux de signification qui reflètent la complexité des émotions et des désirs humains. Ce lien souligne la profondeur de son héritage artistique et son influence sur mon propre parcours créatif, car je suis moi-même influencé par Max Ernst. C’est d’Ernst que j’ai emprunté mon style de composition par collage.

Grâce à cette philosophie commune et à ce processus créatif, je ressens un lien profond avec l’héritage de Trouille. Son influence sur moi a été considérable. La découverte de son processus artistique m’a donné la permission et la liberté de modifier et de réimaginer d’anciennes œuvres. Nos influences communes transcendent le temps et l’espace, et je vois dans ma vision artistique des liens inattendus et surprenants avec son héritage.

C’était un loup solitaire, considéré comme un surréaliste par André Breton, mais qui n’adhérait pas au groupe. Ayant moi-même participé à la scène artistique californienne Lowbrow, tout en me sentant toujours comme un outsider, j’imagine Trouille être accepté par tous les excentriques et les marginaux de ce mouvement. Pourtant, je suis sûr qu’il s’en moquerait et continuerait à faire son truc. J’espère être à la hauteur de l’idéal qu’il m’a fixé. (Si vous ne connaissez pas bien le mouvement artistique Lowbrow, regardez ma vidéo « Eyecandy Bulimia » sur YouTube.)

Notre amour commun pour le bizarre et le macabre, associé à une approche ludique mais critique, crée un dialogue entre nos œuvres. Mon art, en dialogue avec celui de Trouille, n’est pas seulement une expérience visuelle, mais aussi un commentaire sur les absurdités de la vie, une célébration de l’anticonformisme et un témoignage du pouvoir de l’imagination à défier les limites.

À bien des égards, j’aime à penser que je perpétue l’héritage de Trouille, non seulement dans les thèmes et les techniques que j’adopte, mais aussi dans l’audace de rester fidèle à ma vision, aussi non conventionnelle soit-elle. Je suis la petite-fille spirituelle de Clovis Trouille, non seulement par son influence artistique sur moi, mais aussi par notre engagement commun à utiliser l’art comme moyen d’expression, de résistance et de libération.

Sa décision de contourner les galeries et de vendre directement aux collectionneurs témoigne de son esprit indépendant, de son dévouement à son art et de son refus de se conformer. Bien que considéré par certains comme un surréaliste, Trouille est resté distant, moins célèbre que des figures telles qu’Henri Rousseau, mais son influence sur le monde de l’art n’en a pas été moins importante.

Clovis Trouille

Cet article a été publié pour la première fois en anglais le 28 août 2024.

Spiritual Grand-Daughter of Clovis Trouille